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Article d’Olivier Brochart dans le journal l’Equipe

« Il peut commencer une nouvelle vie »
OLIVIER BROCHART,
 psychiatre et préleveur antidopage, décrit Lance Armstrong comme un véritable psychopathe, capable désormais de se livrer à un travail de rédemption.
Après la diffusion la nuit dernière de la première partie de l’interview orchestrée par Oprah Winfrey, la sincérité des aveux de Lance Armstrong divisera ce matin grand public et observateurs avisés. « C’est le propre des personnes toxiques que de créer en permanence ce clivage autour d’eux, quoi qu’ils disent et qu’ils fassent », précise Olivier Brochart, médecin psychiatre et contrôleur antidopage pour l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD). Le thérapeute, installé à Soissons, a côtoyé et prélevé Armstrong une vingtaine de fois en 2005 et 2009, notamment sur le Tour de France… Il a toujours été très attentif à la personnalité du roi déchu, et livre ici un portrait « clinique » passionnant du repenti le plus célèbre du monde. Celui qui fut toujours premier, comme il le dit, « dans un état second ».«JE ME SUIS IMPLIQUÉ dans l’antidopage à la suite d’une rencontre importante, avec le docteur Éric Ryckaert, médecin de Festina, incarcéré à la maison d’arrêt de Douai en 1998 après le scandale que l’on connaît. Ce sont ses confidences qui m’ont réellement convaincu que l’appât du gain n’était pas le seul moteur pour se doper : Armstrong présentait, avant même de goûter à la compétition, le profil psychopathologique parfait du dopé potentiel.Je l’ai croisé souvent, nous avons parfois discuté. Dès le premier prélèvement (en 2005 au départ de Fromentine), il m’a évoqué sa fondation, Livestrong, et ses 50 millions de bracelets jaunes déjà vendus ; il m’a d’emblée demandé si certaines personnes de ma famille étaient atteintes. Une manière bien à lui de s’attirer probablement une certaine compassion, de créer une proximité qui montrait déjà la complexité de l’individu. Autre ambiguïté : Tour 2009, avant-dernière étape et arrivée au mont Ventoux. Il me salue et ponctue son propos d’un clin d’oeil : « Never was, never will be, keep looking ! » (« Jamais je n’ai été, jamais je ne serai, continuez de chercher »). Il ne cessait de tweeter et même de noter les médecins contrôleurs… »« IL EST HUMAIN, SA FONDATION N’EST PAS UNE COUVERTURE »« Lance Armstrong n’est pas cet être froid, sans affect, sans scrupules, tel qu’on nous l’a décrit le plus souvent. Il est humain et sa fondation n’est pas une couverture. Embrasser une carrière sportive professionnelle et maîtriser l’excellence, fût-elle biaisée par le dopage, nécessite un profil particulier. Le Texan ne s’y est pas essayé par pure motivation vénale. Le sport lui a permis de « régler ses comptes », non pas de les solder. Il en a gardé des cicatrices.La blessure névrotique qu’il garde en lui, le départ de ce père et son enfance un peu sordide, l’ont marqué à jamais.Cette quête d’apaisement eu égard à cette douleur ancienne le mènera à endosser une carapace de psychopathe, à tel point que nombre de confrères le qualifiaient sur les forums psy de « cyclopathe »… Intolérance à la frustration, tendances à l’addiction, à la transgression, et propension à diviser. Armstrong a toujours opposé les gens et les institutions ; il a généré des conflits violents, y compris chez ses proches. Son parcours est typique, avec une dimension de réaménagements psychiques, de reconstruction à la suite de cette blessure d’enfant. Bien sûr, Armstrong a été souvent cruel envers les autres, mais c’est un mécanisme de défense de type déni qui lui a permis de ne pas entrer en conflit avec lui-même et d’avancer comme si cela était sensé. »« UN PSYCHOPATHE HORS NORME »« Chris Golis, psychiatre australien, a proposé fin 2012 à ses étudiants de travailler sur certains passages du rapport de l’agence américaine antidopage (USADA), sans leur dire qu’il s’agissait d’Armstrong. Le but de l’exercice était de mesurer, grâce à l’échelle de psychopathie de Hare (un référent psychiatrique), qui comporte vingt critères, le degré pathologique de l’individu décrit. Les psychopathes « moyens » réunissent souvent au moins 7 ou 8 de ces critères.Armstrong a obtenu la note de 13 sur 20 ! On retrouve chez lui tout ce qui détermine la personnalité de ces sujets : la facilité à agir (l’action prend la place à la réflexion), l’obsession de s’affirmer et d’arriver à tout prix. Toute relation avec un psychopathe se résume à l’intérêt qu’il peut en retirer. Les psychopathes sont des manipulateurs, ivres de puissance, qui laissent de côté l’éthique. Ils méprisent les émotions tendres : il en résulte une prédilection pour le mal infligé avec une attitude de triomphe dans la perversité.Armstrong, c’est tout ça. Mais le thérapeute que je suis le dit néanmoins : en franchissant le pas de l’aveu, en passant la porte de ce show à l’américaine avec cette psychologue symbolique, je crois qu’il est sur le chemin de la rédemption. Il peut commencer une nouvelle vie. »« LA LUTTE ANTIDOPAGE DOIT SE SERVIR DE SON HISTOIRE »

« Il faut retenir les leçons de son histoire : les psy sont dans les starting-blocks pour apporter leur pierre à l’édifice en matière de lutte antidopage. La détection précoce des troubles de personnalité répond à des logiques cliniques faciles à mettre en place. Actuellement, 80 %des moyens déployés le sont pour « serrer » 20 % des tricheurs. Il ne reste plus que 20 % de moyens pour détecter les 80 % restants… Déplaçons donc le curseur. Ne focalisons pas sur le « comment font-ils ? », mais sur le « pourquoi font-ils cela ? » »LE CIO LUI DEMANDE DE RENDRE SA MÉDAILLE OLYMPIQUE. – Le Comité international olympique (CIO) a demandé à Lance Armstrong de rendre la médaille de bronze décrochée dans l’épreuve du contre-la-montre aux Jeux de Sydney, en 2000. L’institution olympique a écrit mercredi soir à l’ancien cycliste américain, dont tout le palmarès depuis le 1er août 1998 a été annulé par l’UCI. Elle avait dû attendre que l’UCI notifie officiellement sa sanction à Armstrong, ce que la confédération a fait le 6 décembre, et que les trois semaines dont disposait ensuite l’Américain pour faire éventuellement appel devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) soient écoulées.

Source : Journal L’Équipe 18 Janvier 2013
 
 
 
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